Le corps politique

 

Regards photographiques – gestes politiques

La proposition photographique d’Ariane Arlotti vise, par différentes installations visuelles, à confronter les « politiques » aux espaces à propos desquels ils délibèrent habituellement. En quelque sorte, à les sortir du parlement pour les remettre face à ces lieux emblématiques, et aux personnes, dont ils débattent. Une mise en relation s’établit en montrant les mêmes images sur différents supports en différents lieux : dans le Hall du Grütli (projection), le Hall de la bibliothèque de la Cité (installation + projection), dans vitrine du musée Rath (projection sur écran plat, TPG (diffusion sur petits écrans), affichage sur des colonnes Morris, à l’entrée de l’hôpital cantonal, HUG (exposition) et dans le Hall de la piscine des Vernets (projection depuis l’intérieur d’une vitre).

Ce projet retient notre attention à plus d’un motif. Il rappelle que la fonction première de l’art fut d’abord de manifester la puissance, d’asseoir l’autorité en manifestant l’étendue de ses pouvoirs, et de renforcer la foi et les illusions par ses fictions. L’histoire montre que ses propos peuvent être malicieusement subvertis, voire détournés, tant chaque photographie est polysémique par ses usages et ses effets. Devant une représentation, tout dépend de l’interprétation que l’on veut lui donner, de l’intention qui anime le spectateur et de la position sociale et culturelle que celui-ci occupe. L’auteure indique que l’art photographique est aussi politique par l’écart même qu’il prend avec ces fonctions premières, par les temps et les espaces différentiels qu’il institue, par la manière dont il découpe son temps et son espace pour en dégager un détail sensible, une ambiance singulière, un récit en attente, dans la perspective de les métamorphoser en un langage intelligible. Donc communicable. Et partageable. Ne pas enfermer, ni s’enfermer dans les représentations, mais, au contraire, les ouvrir, les laisser s’accorder au vivant, à tous les possibles. Ainsi, s’arrêter aux gestes et postures du quotidien parlementaire élargit des horizons insoupçonnés, a priori innocents, mais ô combien révélateurs d’autres intentions plus discrètes et critiques. Humaines et bienveillantes, dans le cas particulier. La politique et l’art photographique, comme tous les savoirs sensibles, construisent des fictions ; c’est-à-dire des réagencements matériels de signes et d’images, des rapports entre ce qu’on voit et ce qu’on dit, entre ce qu’on fait et ce qu’on peut faire.

L’esthétique, comme la poésie, sont des manières agréables de continuer à faire de la politique. Selon Jacques Rancière, brillant philosophe français, auteur contemporain de nombreuses publications des plus pertinentes, la politique serait aussi une lutte pour la définition des frontières du pensable, du dicible et du visible. La politique porterait sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les possibles du temps.

Cette vision s’avère d’autant plus vraie quand une photographe s’engage en politique ou qu’une politicienne documente ses regards par le biais du photographique – le choix d’un cadre et d’une focale, la composition d’un propos visuel et une intuition narrative. Non qu’elle veuille asservir son art à des fins délibérément politiciennes – l’art se révolterait aussitôt et la politique ne s’y reconnaîtrait point – ou que ses prises de positions se résument au commun des clichés, mais bien dans la juste mesure où ses regards se prêtent aux contemplations esthétiques et ses propos s’allègent en méditations poétiques. Ainsi le saisissement d’un geste de la banalité parlementaire. Étonnement devant une attitude empruntée. Surprise après un effet de manche. Fatigue à peine dissimulée, tremblement alors que l’on doit bientôt prendre la parole. Main qui s’agrippe à la feuille salvatrice. Contraintes et relâches d’une session. En fait, mille petits gestes révélateurs des manières d’être corporelles, des postures et des attitudes, des façons de porter le corps qui expriment des principes sociaux intériorisés, des positions occupées dans le champ du social et du politique. Gestes qui en disent bien plus que mille propos savamment élaborés en lourdes démonstrations. Par ses contributions, Pierre Bourdieu a brillamment défini l’hexis, comme une disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et par là, de sentir et de penser. Grille de lecture géniale, suggestive, l’hexis corporelle relèverait de cette mythologie politique réalisée, incorporée, incarnée, devenue disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et par là, de sentir et de penser. De prendre la parole. De se taire. Et c’est de cela dont nous entretient avec subtilité le travail d’Ariane Arlotti.

Poursuivons. L’image serait indépendante du régime de la vérité et ferait rejoindre par là la communauté du jugement esthétique avec le jugement politique, car l’un et l’autre ont à voir avec la confrontation critique des opinions et des regards. Le politique institue le social en trois moments constitutifs – la mise en forme – la mise en sens – la mise en scène. Dispositifs similaires au parlement et à l’exposition de photographies.

Jacques Rancière souligne que le terrain esthétique est aujourd’hui celui où se poursuit une bataille qui porta hier sur les promesses de l’émancipation et les illusions et désillusions de l‘histoire. Le partage du sensible, qui est l’enjeu de la politique, se réfère donc à une certaine esthétique de la politique.

Dès lors, il faut reconnaître le lieu de l’art comme celui de diverses confrontations et considérer l’expérience esthétique aussi comme une praxis conflictuelle qui procède de la même vision. D’où notre attirance pour une esthétique relationnelle et politique et, par conséquent, pour une écriture photographie relationnelle, qui se proposent moins de créer des objets visuels, mais, avant tout, de créer des situations et des rencontres de proximité, propices à l’élaboration de nouvelles formes de liens sociaux. C’est répondre de manière contemporaine au principe de la réalité partagée et produire des fictions qui amènent doucement, sans violence ni spectacle, à transformer le monde en l’interprétant. Une manière bien agréable de continuer à prendre part au débat politique par le biais de la photographie. Une manière bien politique de faire de la photographie.

Jacques Boesch

Le corps politique